Dimat : le verrou contre la pénétration française au Fouta.

Entre le 18ème et le 19ème siècle, si le Fouta était une porte, Dimat en serait certainement le verrou. Pendant près de 50 ans, cette petite localité nichée dans la province du Dimar, contiguë au Toro, entre le fleuve Sénégal et le marigot Ngalenka, a constitué un obstacle aux velléités françaises de pénétration des territoires de l’ancien Tekrur. Les colons n’ont réalisé leur dessein que trois ans après la mort de celui qui symbolisait cette résistance, le patriarche Elimane Boubacar, en 1854.
Lorsqu’Amadou Makhtar Kane évoque l’histoire de Dimat, l’auditoire est tout ouïe. Il n’a même pas besoin de jeter un coup d’œil sur les papiers qu’il tient entre les mains. Les mots qui sortent de la bouche de ce presque septuagénaire sont d’une limpidité et d’une cohérence dignes d’un agrégé en Histoire. Si tant est que seuls les bancs de l’école garantissent cette dignité. Ici à Dimat, on ne le pense pas. «Amadou Makhtar, c’est notre historien. Personne ne maîtrise mieux que lui l’histoire de cette contrée. On n’ajoute et on ne soustrait rien à ce qu’il dit», souligne l’imam Amadou Sy Baidy que nous retrouverons plus tard à Dimat Walo.
On est le 14 septembre 2020. Après un long périple qui a commencé à Dakar aux premières heures de l’aurore, on arrive enfin, vers 15h, à Dimat que certains appellent «Porte du Fuuta» située à une dizaine de km de Fanaye. «Porte du Fuuta», cette appellation n’est pas usurpée. C’est à la fois une réalité historique et géographique. Mais aussi symbolique. En ce lendemain de pluie, la localité croule sous une chaleur moite. Les rues sont presque désertes comme si le soleil avait étouffé les allers et venues des habitants. Les rares personnes dehors sont cantonnées sous quelques arbres ombrageux qui bordent la Route nationale 2 (Rn2).

Derrière cette tranquillité apparente de Dimat, se cache une histoire au rythme de la lutte contre la pénétration française dans le Fuuta. Un récit peu connu du grand public mais que les Dimatois aiment à ressasser comme pour lutter contre l’oubli mémoriel. «Nous avons mis en place des commissions qui travaillent à la revivification de l’histoire de Dimat et de la province du Dimar en général», glisse Mamadou Kane, un des descendants d’Elimane Boubacar, le grand patriarche qui fut un rempart contre la présence française dans la Moyenne vallée pendant une cinquantaine d’années. «C’est après son décès, en1851, que les Français ont pu mettre un pieds dans le Fuuta. Sous son règne, les Français étaient cantonnés sur l’Île de Saint-Louis et dans le Walo. Elimane Boubacar, c’était une forte personnalité, très respectée et dont l’influence avait donné à Dimat une certaine autonome vis-à-vis du reste du Fuuta bien qu’il n’était pas Almamy», souligne le Pr Mamadou Youry Sall, enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et grand spécialiste du Fuuta.

Quelques vestiges rappellent ce passé. Ces reliques se trouvent à Dimat Walo, de l’autre côté du marigot Ngalenka. En effet, «Dimat est subdivisé en deux parties : Dimat Diéry, d’installation récente et qui se trouve sur la route nationale, et Dimat Walo, notre village originel», précise Alioune Kane, le chef de village.

Pour aller donc à Dimat Walo, il faut traverser le marigot Ngalenka à bord d’une embarcation bien particulière : une traille se déplaçant grâce à des câbles tendus d’une rive à l’autre et à la force du courant. Ensuite, pénétrer les terres de décrue du fleuve Sénégal, trois kilomètres plus loin. Apparaissent alors, au milieu de ce relief plat et herbacé, deux minarets. Comme un peu partout au Fuuta, la mosquée est le premier édifice qu’on aperçoit à l’entrée d’une localité. Dimat Walo ne déroge pas à cette réalité.

Le lieu de culte se trouve au milieu du village aux habitats typiquement traditionnels où le pisé domine le ciment. A côté de la mosquée, l’endroit où a eu lieu la veillée spirituelle entre Elimane Boubacar, Tafsir Diabir Diallo et Elhadji Oumar Tall a été transformé en mausolée. L’endroit est voilé du sceau du sacré car considéré comme étant le point de départ de l’épopée omarienne. Explications : «avant de s’engager dans le djihad, Elhadji Oumar Tall est venu recueillir l’avis d’Elimane Boubacar et de Tafsir Diabir Diallo. Les trois hommes se sont enfermés dans ce local pendant des jours. C’est au sortir de cette retraite spirituelle qu’Elhadji Oumar a obtenu la bénédiction de faire le djihad. Elimane Boubacar lui a donné un de ses fils, Souleymane Boubacar, qui deviendra un de ses principaux lieutenants, du lot de ceux qu’on appelait ‘’afo diiné’’ qui veut dire ‘’aîné en la religion’’ », explique Amadou Makhtar Kane.

Mais, Elimane Boubacar, c’était aussi ce côté politique qu’il assumait. D’ailleurs, le Pr Mamadou Youry Sall le qualifie «d’érudit doublé de fin politicien», en référence à son opposition aux ambitions colonialistes des Français.

Au cimetière du village, le tombeau d’Elimane Boubacar se dresse au milieu des sépultures, entouré par quatre murets peints à la chaux. L’épitaphe accrochée à l’entrée met en exergue la longévité de l’homme : «1721-1851». Cent trente ans sur terre, un modèle de longévité. Et comme un symbole, derrière sa tombe, un canon profondément enfoui sous terre et dont n’apparaît que la gueule. «Il y en a d’autres mais ils sont ensevelis», précise Oumar Gaye, la trentaine, reconnu également comme un fin connaisseur de l’histoire de Dimat aux côtés d’Amadou Makhtar Kane.

Cette artillerie lourde est le témoin de la bataille du 6 mai 1854 entre l’armée de Dimat et les forces coloniales conduites par le gouverneur Auguste-Léopold Protêt et le capitaine de génie Louis Faidherbe. Cet épisode est connu sous le vocable de «Prise de Dial Matche». «Dial Matche» était l’autre nom de Dimat.

Ce jour-là, la muraille d’un mètre de large et de 4,5 mètres de haut qui entourait le village, par ailleurs capitale de la province du Dimar, n’a pas pu résister à la puissance de feu des Français décidés à en finir avec Dimat qui, pendant longtemps, les a empêchés de dérouler leur agenda au Fuuta et limité leurs actions au Sénégal. Les colons français étaient d’autant plus déterminés que celui qui leur tenait tête depuis une cinquantaine d’année, Elimane Boubacar, n’était plus de ce monde. «Les Français voulaient aller s’installer à Podor par le fleuve. Cependant, ils devaient forcément passer par Dimat. Ils ont demandé aux gens de Dimat de rester neutres, ces derniers ont refusé et ont attaqué leur flotte. Dimat a fait prisonniers quatre soldats noirs de l’armée française qui avaient déserté et, en plus, a capturé l’enseigne de vaisseaux Lebrun. Très courroucée par cet acte de défiance, l’armée coloniale française, sur le chemin du retour après l’expédition de Podor, attaqua Dimat», indique Oumar Gaye. Selon Amadou Makhtar Kane, Faidherbe aurait écrit dans son rapport ces mots : «pendant 45 ans, Elimane Boubacar et Dimat nous ont empêché de prendre le Fuuta». D’après l’ancien conservateur du Fort de Podor, Abdourahmane Niang, le contingent français arrivé à Dimat comptabilisait 250 hommes. «Beaucoup d’entre eux ont péri. Après la bataille, il n’en restait que 75», dit-il.

Preuve que la prise de Dimat a été considérée par la France comme une grande victoire, 11 parmi les soldats qui avaient pris part à cette expédition ont été décorés, d’après Amadou Makhtar Kane. Il rappelle que le premier «accrochage» entre les soldats français et l’armée de Dimat a eu lieu le 22 juillet 1804 à Fanaye situé à 9 km de là. Vingt ans plus tard, une grande coalition mise en place par Elimane Boubacar et composée du chef du Walo, Yerim Fatim Mbodj, de l’émir du Trarza, Mohamed El Habib, et de l’almamy du Fuuta, Ibra Jaatara Agn, s’opposera aux Français.

Lorsque Dimat a été vaincu, c’est le fils d’Elimane Boubacar qui tenait les rênes du pouvoir. Il s’appelait Elimane Seydou. Malgré cette défaite, son autorité était restée intacte. Les Français ont tenté d’en faire leur pion, il a refusé. Il est capturé, déporté et mis en résidence surveillée à Saint-Louis. Une autre version dit qu’en 1858, Faidherbe et Elimane Abdoul Boly ont signé un traité de protectorat, ce qui met la province du Dimar sous protectorat français détaché du Fuuta. Dimat aura connu trois déportations : celle d’Elimane Seydou à Saint-Louis, celle d’Elimane Mamadou Dada au Gabon et qui reviendra des années plus tard auréolé du titre d’officier de l’armée française, et celle d’Elimane Demba en Casamance.

Hameth Diouldo Kane, l’ancêtre commun d’Elimane Boubacar et d’Abdoul Kader Kane
Hameth Diouldo Kane, dont le vrai nom était Zeynil Abidine, est l’ancêtre des Kane de Dimat et d’autres contrées du Fuuta. Il était établi à Gani, en face de Gaya. A sa mort en 1570, ses sept fils quittent Gani sauf l’aîné Amar. Racine est parti fonder «Toundé Racine», Aly (ancêtre du premier almamy du Fuuta, Abdou Kader Kane) a créé le village de Kobilo et Birane a fondé celui de Mboolo Birane. Et ce sont les descendants de Racine qui quitteront Toundé Racine pour créer Dimat par vagues successives entre 1716 et 1733. Elimane Boubacar n’est pas né à Dimat mais plutôt à Toundé Racine. C’est seulement à l’âge adulte qu’il est venu à Dimat. Ce, après avoir fait ses humanités chez les Maures de la tribu Dabil Hassan, ensuite à Walata, en Mauritanie. Trois ans après son retour à Dimat, il a été choisi comme «Elimane» Dimat. «Il a mis en place une organisation plus solide, en renforçant l’armée et les relations diplomatiques avec les autres souverains. Il jouissait d’un pouvoir spirituel en tant que guide religieux, érudit, et d’un pouvoir temporel en tant que Chef d’Etat», selon Amadou Makhtar Kane. Il est contemporain de Thierno Sileymaan Baal et était son ami. Il avait même repris une des épouses du leader de la Révolution Toroodo après sa mort, d’après le Pr Mamadou Youry Sall.

ABDOURAHMANE NIANG, ANCIEN CONSERVATEUR DU FORT DE PODOR

«La prise de Dimat et de Podor a ouvert les portes de l’Afrique occidentale aux Français»

La prise de Dimat et de Podor a permis aux Français d’accéder au reste du Fuuta. Mieux, elle leur a ouvert les portes de l’Afrique occidentale, soutient Abdourahmane Niang. «C’est après cette expédition que les Français ont pu avoir accès à l’Afrique», précise-t-il. L’octogénaire et ancien directeur d’école se rappelle qu’en 1954, les Français ont célébré le centenaire de la prise de Podor qui, à l’époque, était devenu le premier poste militaire occupé par la France en Afrique. «En 1954, le gouverneur général, Pierre Cornut-Gentille, coiffait toute l’Afrique. Il s’était fait représenter à la cérémonie par le gouverneur de Saint-Louis, un certain Gourdin qui avait déclaré à cette occasion : «Podor, ce haut lieu de la pénétration française, en Afrique occidentale», souligne-t-il.

D’après Abdourahmane Niang, en 1854, lorsque Faidherbe a conquis Podor, il a très tôt compris que les Européens ne pouvaient pas coloniser le Sénégal ou l’Afrique seuls. Et pour cause, les conditions climatiques du continent étaient insupportables pour certains Français. «Le climat les tuait dans des proportions effroyables. Faidherbe a demandé à Napoléon III, qui gouvernait la France, de procéder à la création du premier Régiment de tirailleurs sénégalaise (Rts). Ce régiment est fondé par décret du 27 juillet 1857. Le premier Rts a colonisé tout le Sénégal et une partie de l’Afrique», explique-t-il. Des rives de la Méditerranée jusqu’aux rives du Congo, ces militaires ont donc permis à la France d’avoir un vaste empire colonial. «En 1870, quand les armées prussiennes (allemandes) ont attaqué la France, le président du Conseil, Léon Gambetta, a demandé à Faidherbe et à ses Rts de venir sauver la France. Ce sont eux qui ont empêché les Prussiens d’occuper, à l’époque, le nord de la France», indique M. Niang.

 Elhadji Ibrahima THIAM et Oumar BA (textes), Pape SEYDI

Sillon PANAFRICAIN

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